matière noire

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Rien n’est moins certain que l’improbable, moins évident que l’inespéré, parfois tout est aride, on marche dans les rues, sur les trottoirs, on conçoit les murs, les panneaux, les feux, les magasins, les banques, les taxis, les parapluies, les roues, les agendas, les sacs, les laisses, les verres, on ne conçoit rien d’autre au-delà de cet horizon solide et factuel, tout est là, dans le monde commun – fini, défini, déterminé, inéluctable. Mort, presque.

On reste matérialiste mais pour prendre un peu de hauteur, on se souvient quand même qu’on se trouve sur une planète, dans une galaxie, qu’il y a cent milliards de planètes dans notre seule galaxie, qu’il y en a peut-être deux mille milliards de galaxies dans l’univers, des lunes et des étoiles à gogo… rien n’y fait. On reste aussi bête qu’un marteau sans clou ou qu’un puits sans fond (on ne sait pas pourquoi puits est au pluriel même au singulier par contre).

à petit feu

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Il était une fois une énigme. Elle la contemplait sous toutes les coutures et ne parvenait en rien à la cerner, à en délimiter les contours qui se modifiaient sans cesse, ni à y comprendre quoi que ce fût au bout du compte.

C’était peut-être tout simplement le concept-même d’énigme qui générait l’énigme ou le mot, énigme, qui devait être supprimé du vocabulaire.

Elle aurait alors enfin pu manger cette merveille toute crue sans devoir la réduire à feu doux.

matière à réflexion

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Elle passait en revue ses propres défauts. Certes, elle en avait mais pourquoi donc étaient-ils les siens au fond? Y tenait-elle tant? Il était quand même plutôt étonnant de réitérer des aspects qui, il est notoire, ne mènent à rien de bon!

C’était pourtant dans ses qualité qu’elle découvrait incrédule d’insoupçonnables limites. Par exemple, le monde devait être sauvé? Et de quoi? D’une necessité présumée de l’être – mais de quoi? – et d’une incapacité présumée à se sauver tout seul? De fait, le monde ne la remerciait  pas de ses efforts à elle pour régler ses problèmes à lui, il n’y avait là rien de paradoxal, il ne lui avait rien demandé.

Un potentiel de joie inexploré semblait pointer le bout du nez qu’elle avait bien au milieu de la figure.

un présent plus-que-parfait

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Affairé, sur le pas de la porte, il aurait aussi bien pu penser au portefeuille qu’il avait en poche ou à la chemise qu’il avait choisi de porter ce matin-là ou encore aux clés de la maison, aux freins de la voiture, au prochain voyage, au premier voyage sur la lune, au suivant sur Mars mais non, ce fût elle qui lui vînt à l’esprit.

Une image comme une autre qui existait comme les autres dans sa tête à lui. Rien de plus, rien de moins. Une illusion, autant dire.

Cette sécheresse lui dévorait les mains tandis qu’il faisait tourner la clé dans la serrure. Son coeur qui ne lui avait heureusement rien demandé continuait de battre dans sa cage thoracique.

 

oser la faille

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La plus surpenante des existences, la forme adorable de ce vide délicieux… je marchais vers l’angle droit d’une rue ouverte sur un ciel immense comme dans les chansons et je le vis. Il ressemblait à lui-même comme dans les rêves.

– Où vas-tu, d’où viens-tu?

– Je te cherchais mais je ne le savais pas.

Vie étrange qui rend accessible l’impensable, grande imaginatrice, superbe actrice, amie irremplaçable!

Accueille ce qui t’excède! Élargis l’arc de tes bras ouverts, mets ta tête dans ta poche, ouvre grand la subtile béance sur le monde intact, inconnu, nouveau, palpitant, vivant, fait pour toi seul, à ta démesurée mesure, unique étalon valable, unique équilibre sensé.

les vases communicants

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Nous sommes dans l’appartement. C’est dans la maison qu’on est seul écrivait Marguerite Duras, c’est dans ce vaste appartement que l’histoire a lieu. Trois personnages debout dans une pièce, c’est peut-être une cuisine. L’un d’eux à ce moment-là parle et sourit, l’une d’eux, de sa main frôle la sienne et l’espace s’emplit d’une joie à couper au couteau. Tout est proche, tout a lieu, rien ne s’interromp, les fenêtres sont ouvertes.

– J’ai fait comme ceci et comme cela, dit-il, et cela semble beaucoup l’amuser.

Quoiqu’il en soit, tout est parfait, non que ses propos soient insignifiants, au contraire, tout est à l’improviste incompréhensiblement et extraordinairement sensé.

physique et sans issue

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La vie est parfois amusante. Ce qu’on avait nommé à 17 ans et faute de mieux, l’Absolu, s’était dissous entre temps dans le temps devenu fin comme un couperet, pratiquement large comme l’instant. De fait, ce que l’on croyait devoir arriver accompagné par le chant des sirènes révélant une raison de vivre au milieu d’une mer aussi vaste qu’insipide, advenait de façon tout à fait régulière, c’est à dire mécanique pour des millions d’êtres qui à juste titre n’avaient jamais ni conçu l‘Absolu, soit par manque d’inspiration, de nécessité ou d’imagination, ni même cherché tout simplement et trouvé en conséquence, de raison de vivre. Ça n’était pas de se découvrir banal qui brûlait au creux du torse, faire par miracle ou faire tout court, au fond, quelle différence sinon tout intérieure et personnelle? Ce qui brûlait c’était la fin d’une illusion, l’aridité d’un sentiment de liberté qui isolait plutôt qu’unir, la vanité de l’émotion et de toute présomption.