au fur et à mesure

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À chaque fois qu’il tentait de saisir un bout de l’histoire, elle se dérobait comme une anguille. Les avant-bras immergés, il ne récoltait guère que quelques cailloux du fond de l’eau et si ceux-ci encore trempés brillaient de tous leurs feux au soleil de son regard, une fois secs ils perdaient tout intérêt. Il les rejetait alors à l’eau et le plof qu’ils faisaient en crevant la surface lisse dépendait de leur taille et de leur forme. Cette observation toutefois ne l’avançait guère et de son histoire rien ne revenait des profondeurs.
En attendant, sur la surface froissée, des cercles concentriques finissaient par toucher les rives.

 

 

un transport commun

 

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C’est un train à vapeur qui court dans sa cage thoracique. Il n’en a jamais vu strier l’horizon mais il entend distinctement le long sifflement de la machine dans le silence relatif de sa boîte crânienne. Tout passe dans l’espace de ce temps complexe et pourtant le transitoire subsiste et s’éternise. C’est un train à vapeur qui court dans sa cage thoracique et trace de long en large de subtiles blessures inexistantes. Rien ne dure dans l’espace de ce temps complexe et pourtant ce passage mécanique perdure. C’est un train à vapeur qui court dans sa cage thoracique et creuse ses sillons dans l’espace de ce temps complexe, sillons où il bute, sillons où il s’échoue.

l’insondable

 

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Je me souviens de mes rêves. Mes rêves ne se souviennent pas de moi. Ils vont où ils veulent et je ne sais rien des espaces qu’ils fréquentent. Il sont libres et raffinés, improbables, sans doute imprévisibles. Des architectures fantasques et ordinaires bordent leurs routes. Je reconnais les personnages qui ne me connaissent pas, n’existant pas, je les écoute émerveillée, ravie par le sommeil et leur réponds parfois. Je porte ce monde en moi comme les temples portent en eux l’univers qui les dépasse et je chemine le long de ces routes singulières le coeur léger et pétri de songes.

l’imminent

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Comme il acquiesçait, un fourmillement dans ses mains lui rappela une explosion inouïe où toute chose qu’il eût connue se fût trouvée réduite en morceaux inutiles et insensés, tout à coup transformés par la puissance qui y sommeillait paresseusement jusqu’à peu. Toute chose qu’il eût connue… ou toute chose connue, par qui sinon par lui et lui qui? Qui connaissait et qui connaissait quoi? Il y avait une chose dedans qui connaissait une chose dehors? L’explosion balaya tout cela, une fumée grisâtre et éblouissante à la fois engloutit toute chose, le temps d’un éparpillement plutôt joyeux puis tout retomba à terre.

 

 

 

 

 

fiasco

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C’était long. Il n’en finissait pas de sentir mourir ses espérances, voire même plus prosaïquement, ses espoirs. Ce qui était tout naturel, ceux-ci étant voués à l’attente, à la confiance certes mais toujours différée. À quoi cela tenait-il? À rien, justement. La distance de l’illusion à la projection dans laquelle il vivait avait été comblée par des visions qui ne se réalisaient guère que par à-coups. Comme les sursauts d’un moribond. Si le monde était méchant, c’était banal de le constater et cela reflétait sa méchanceté à lui, d’autre part, quand il était de bonne humeur, le monde était merveilleux et cela ne changeait rien car tout semblait toujours suivre son cours sans que sa présence à lui ne lui apparût ni dans un cas ni dans l’autre véritablement indispensable, sinon pour contempler le spectacle ou pour y participer. La vraie vie est ailleurs avait-on dit plutôt loyalement mais où si tout était là? Cet ailleurs creusé dans son torse et dans sa tête qu’il faillissait à partager.