l’insoumis

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L’horizon clair était porteur de merveilles. Elles fluctuaient dans l’air limpide et il en saisissait une du bout des doigts. Elle jouait sur sa paume ouverte et le rendait heureux. Le grand désert à ses pieds pliait de son  intense silence les branches brûlantes des essences courageuses. Des plumes au vent… pensait-il serein et son coeur se serrait. Dans une intimité à lui inaccessible avaient lieu des transformations muettes, couvaient des désirs secrets et mûrissaient des épanouissements inconnus encore : l’avenir est rare.

l’apesanteur

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Elle s’appuya au dos de son amie. C’était étrange cette distance, quand dans le monde physique et même, celui du coeur, il était possible de l’annuler. Cette distance tout intérieure était un continent inhabité et surprenant, un nouveau monde dont on pressentait les reliefs que l’on parcourait déjà, à tâtons, ravis par une intuition sublime. Un monde sans projections, intact, indemne. On y respirait l’air qui manquait ici – où l’actualité univoque dévorait l’infini des possibles et des ramifications inconnues – inconnues de soi tout d’abord. La bête n’était jamais rassasiée et demandait de la chair vive et fraîche, elle ne voulait pas de chair morte, vidée de la palpitation mystérieuse dont la bête raffolait.

il était une fois l’âme

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Il s’assit sur le rebord du lit défait. Le monde avait commencé il y avait bien longtemps. Un feu d’artifice à l’horizon sombre du jour lui rappela l’incidence énigmatique du désir sur la réalisation martiale de ses plans. Comme un rayon de soleil crève le rideau de nuages de plomb, un souvenir filtra le voile presque parfait de ses pensées productives, de sa volonté. Saurait-il jamais ce qui avait eu lieu? Quelque chose avait donc eu lieu? Et pourquoi, au fond, si rien n’avait eu lieu, rien n’avait-il eu lieu? Le savait-il seulement, par amour de soi? Il évita l’écueil de l’un de ses monstres intérieurs avec habilité, science et maîtrise. Au dessus de lui planait la conscience muette dont le coeur bat et attend.

l’infidèle

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Elle se tenait immobile sur le pas de la porte ouverte. Une sensation curieuse se jouait d’elle, elle se retrouvait en eau profonde empêchée de nager et buvait, buvait sans soif une eau insipide dont son âme ne voulait pas. Elle ne savait pas ce qui avait lieu, ni s’il y avait jamais eu de lieu et elle étouffait dans ce corps inutile – illusion ultime. Quel sens cela avait-il de sombrer dans la suffisance des êtres mortels? Son coeur ouvert comme le cratère d’un volcan souffrait de l’air du temps.

douceur des astres

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Il avait entrouvert la porte de sa chambre. Un filet de lumière s’y glissait qui venait du couloir où une ampoule était restée allumée. Il ferma les yeux. Le temps dévorait tout dans l’appartement silencieux. Doucement, il se faufila hors de la pièce. Le bonheur extrême de poser un pied devant l’autre, d’écouter ce silence exhorbitant et simple, naturel, faisait écho à la conscience qu’il avait de dérober au sommeil des instants de présence à ce monde-ci. Ce qui se jouait dans ce monde-ci était étrange le plus souvent, heureux parfois, comme une boule de lumière en plein ciel et peut-être, au creux du torse, même si identifier le lieu où ce bonheur pulsait n’était pas si aisé. Il éprouvait un tel amour pour cette vie curieuse, ce fait parmi les faits, si surprenant au fond, d’être en vie, d’avoir un corps – et qu’une chose comme un corps existât, mais il n’en finissait plus de se surprendre et de se surprendre à être surpris. Il posa sa joue contre le carreau. Dehors, la beauté d’une planète sommeillait dans la nuit profonde.