la balançoire

Son bon sens l’avait bel et bien quittée. Elle le cherchait dans ses poches mais ne le trouvait pas. Elle regardait perplexe le flux des voitures du périphérique qui filaient à grande allure vers le ciel. L’asphalte humide resplendissait solitaire dans la lumière molle du soir.
– Ça n’a pas de sens! s’exclamait-elle sur le trottoir.
Les passants pressés ne lui donnaient ni tort ni raison, ils passaient. À ce point de l’histoire les meubles flottaient dans l’air serein et tous les immeubles de la ville. Elle saisit au vol une chaise et s’y assit mais ne se trouvant pas à son aise, elle préféra l’abandonner à sa chute solitaire.

l’eau le feu

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C’était sans fin. On nous l’avait dit mais on n’y avait pas cru. On nous avait prévenu : avec le feu on ne joue pas. Et pourtant on avait joué. On avait joué avec le feu parce qu’on préférait ignorer toute imposition  extérieure, on avait joué parce qu’on préférait, à aux impositions extérieures, celle-là de l’âme  – l’injonction du silence. Une main avait pris la nôtre. On ne savait pas à qui elle appartenait. Mais appartenait-elle, cette main, et à qui? On ne savait pas. Elle oui, elle savait. Elle avait toujours su. Et elle disait oui.

ailleurs si j’y suis

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– Je trouve le temps long, dit-il en détournant les yeux vers la fenêtre ouverte sur le soir.
– Voudrais-tu peut-être qu’il soit court? lui demanda-t-elle en riant.
– Pas nécessairement court, non. Mais pas long non plus.
Elle l’observait de côté. Il était difficile de décoder l’expression de son visage. Il était affable mais distant. Elle ne savait que faire et serait volontiers allée voir ailleurs si elle y était, comme quand elle était enfant et qu’on l’envoyait voir dans la cuisine si l’on y était. Quand on était au salon. Quelle idée saugrenue. Mais les adultes avaient de drôles d’idées, elle avait déjà pu à maintes reprises s’en rendre compte. Ils se cherchaient toujours là où ils n’étaient pas. Et il ne fallait pas les contrarier. Il fallait aller voir dans la cuisine et revenir au salon pour leur dire gentiment qu’on ne les y avait pas trouvés. Mais d’autre part, pensait-elle alors, s’ils n’étaient pas capables de se rendre compte tous seuls qu’ils étaient au salon, qu’y pouvait-on?
Elle l’observait de côté et courait à perdre haleine dans les pièces de sa mémoire pour voir si elle y était.

vous êtes le sel

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Comme il parlait et riait, et qu’à ses côtés, indéchiffrable, une jeune femme comptait les ânes qui lui trottaient en tête, on aurait pu en déduire que la faune étrange qui traversait la table et courait dans la salle bondée, renversant plats, couverts et êtres mortels qui avaient la mauvaise idée de se trouver sur son passage, était née  de son imagination fertile et fiévreuse. Mais il n’en était rien. Cette faune indépendante avait la chaleur d’entraille de cette vie qu’il sentait palpiter timidement à ses côtés. La jeune femme ne se souvenait plus du jour de sa naissance, elle respirait tranquillement et écoutait une épaule lui raconter des secrets inviolables.

le balcon

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Il m’arrivait souvent de tendre tout mon corps vers l’extérieur. J’y trouvais un plaisir que rarement n’égale celui que d’autres trouvent à se terrer à l’intérieur. Il faut dire que la qualité de l’air y était pour beaucoup dans ce choix instinctif que je faisais de me prostrer tel un sphinx, à l’extérieur. Dans cette immobilité vertigineuse, je contemplais des siècles de tentatives de silence. À l’intérieur, ce qui parlait se taisait aussi indéchiffrablement. Merveilleuse connaissance qui avait su traverser le temps corruptible intacte! Souvent un grand éclat de rire balayait les pensées les plus incongrues : il fallait que je me résolve à limiter les dégats causés par ma bêtise.