la première pierre

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Cher René,
comme tu l’auras sans doute imaginé, j’ai préféré hâter mon départ et de la sorte, éviter de rencontrer L. Non que l’envie
m’ait manqué de revoir cet être si étrange, si intérieur, ni même le courage.
C’est autre chose. Il m’est pour l’heure difficile de t’en dire plus. J’ai rêvé plus éveillé que jamais. Il n’existe pas qu’un seul monde.
Je te serre contre moi,
André

Cher René,
j’ai su qu’André était parti ce matin. Il ne m’aura pas devancée, je t’écris de Dieppe. Aussi loin que mon coeur cherche, il ne trouve que vent, vent et vent. André est la première pierre que je rencontre.
Laure

ps : écris-moi poste restante à la T d’Or
Ce matin dans le train j’ai surpris par dessus l’épaule de mon voisin une phrase qu’il avait surlignée « La bouche qui profère le mensonge donne la mort à l’âme »

comprendre? quoi?

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Pourquoi m’étais-je arrêté? Était-ce ce visage étrange? Ces deux yeux mobiles? Cet être curieux et nouveau, familier et inconnu? Pourquoi m’étais-je arrêté? Debout, j’attendais. Je ne bougeais presque pas. Elle se rétracta, fit demi tour et me fit face. Elle souriait. Tout son visage souriait. Je pris de plein fouet ce sourire franc sur mon visage à moi et je sentis dans mon torse se serrer et s’épanouir quelque chose. Quelque chose qui palpitait, comme une couronne de pétales qui se serait ouverte, radieuse. Je ne bougeais toujours pas. Je l’attirais à moi. Elle crut venir de son plein gré. Je l’appelais. Nous naviguions sur une mer mouvementée et limpide.
La caresse de la nuit était totale, l’éveil abrupt, simple.
Comprendre? Quoi?

la disparition

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Il saisit, dans la brièveté de l’instant qui déjà se dissipait, la silhouette de la jeune femme qui s’éloignait. Elle disparut à l’angle de la rue et il crut perdre l’équilibre au spectacle de cette rue vide d’elle tout à coup.
– Tu mens, elle avait dit en creusant dans ses yeux à lui deux trous. Et comme il avait esquissé un geste vers elle, elle avait bougé et évité sa main, en déplaçant à peine son beau visage de côté. Sa main à lui était restée en suspens dans le vide qui les séparait.
Puis elle avait baissé les yeux. Elle n’avait jamais aimé blesser. Elle ne le faisait pas de bon gré et n’en tirait aucun plaisir. Ses paupières étaient deux voiles gonflées d’un vent que lui ignorait, ses longs cils distribuaient les larmes sur la joue, oh douce et rebondie, pleine, intouchable.
Il baissa les siennes et attendit que la vie, étrange et clémente, se décidât à refluer.

point de fuite

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Elle lui tourna tout à coup le dos et se mit à marcher calmement. Ils s’étaient déjà salués et il était tout naturel qu’elle s’en alla ainsi, il trouva toutefois ce départ abrupt, il était fasciné par ce dos qui s’éloignait et qui semblait donner la mesure de l’espace.
Je ne me retournerai pas sur elle, se dit-il tandis qu’il avait toujours les yeux rivés sur  la silhouette de la jeune femme et ne parvenait pas à les en détacher.
Soudain dans l’espace, il n’y eut plus qu’une immense et formidable scène qu’elle avait quitté et il croyait voir scintiller dans la lumière qui tombait du ciel sur la chaussée, la qualité de son absence à elle.

les quatre chemins

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Il n’y allait jamais par quatre chemins. Vous me direz, pourquoi y serait-il allé par quatre chemins? Et d’ailleurs où va-t-on par quatre chemins? Parce qu’au fond, derrière ce qu’on appelle la sagesse populaire, le bon sens commun, il y aussi beaucoup de morts. Et pas forcément violentes. Mais là n’est pas le sujet. Le sujet d’ailleurs n’est jamais là où on l’attend. Surtout quand on prend quatre chemins pour y parvenir. Le sujet a la fraîcheur d’entrailles de la vie muette et on se perd souvent à tenter d’y arriver. On emprunte parfois quatre chemins pour l’atteindre, que l’on ne rend jamais d’ailleurs, parce que les chemins usurpés, nul n’en veut plus et que d’autre part, ils ne servent à rien. Et non parce qu’ils ne mènent nulle part, ce serait un moindre mal s’il en est (et j’en doute) non, ils mènent en des lieux précis que je ne vais pas vous énumérer mais vous en connaissez déjà un grand nombre.