la victoire de samothrace

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– Qui n’a pas compris la leçon lève la main…
Immobilité lunaire.
– Eh bien? Je vois que j’ai affaire à une classe hors norme et qu’au prochain devoir sur table vous aurez tous 20 sur 20
Silence interstellaire.
– Évidemment, au vu des derniers résultats de la majorité d’entre vous, je crains n’être pas sur la bonne voie…
Avez-vous déjà noté le bruit insupportable que fait une mouche qui tape contre le carreau d’une salle de classe moite et muette?
– Je dirais plutôt que vous êtes surtout pressés de sortir, non? Qu’en dis-tu toi qui te caches au dernier rang? Tu crois que je ne t’ai pas vu passer un billet à ton voisin? Amène-moi ça!
Mouvements désordonnés, rires. Un élève penaud se retrouve debout entre les bancs, un billet blanc au bout des doigts. Il hésite mais elle crie.
– Amène-moi ça tout de suite!
Si elle avait vécu à Samothrace la maîtresse n’aurait paru plus victorieuse. Elle venait de défier le ciel, des lauriers tombaient sur sa chevelure pâmée, l’élève penaud lui avait remis son trophée. Elle s’élevait, elle s’élevait, le billet blanc dans une main.
Elle retomba sur l’estrade et se mit en devoir de le lire, debout devant la classe en attente. Elle leva enfin les yeux, un peu pâle.
– Qui a écrit ça?
Silence galactique.
– J’ai-dit ‘qui-a-écrit-ça?
La mouche monotone à la fin (comme depuis le début d’ailleurs) cognait désespérément contre carreau qui ne lui avait rien demandé. Il ne vînt à personne l’idée de lui ouvrir, absorbé que chacun était par le visage décomposée de la victoire de Samothrace debout sur l’estrade et qui commençait à comprendre pourquoi la statue avait perdu la tête.

le ciel sous mes pas

Il y avait le ciel sous mes pas et la terre me recouvrait.

1
C’est le temps de la tempête
Mon amour je n’existe pas
Plus qu’une vague
2
La houle sous mon pas
Et le soleil éclaboussant
Le mal de mer équidistant
Et ton sommeil profond
3
Mon cœur rebondit
Tu m’océans larges espaces
Et un astre se reflète
À ma surface
4
On ne se noie pas
Résiste à tous vents
Mensongers je mens
Sur le pont léger
Le mât ne ploie
Que pour aimer
5
Mille gouttelettes
Sur mon front tremblant
Miroitent
Et ma main blessée
Ne t’aime pas assez
Tu t’affluents du grand fleuve
Qui court en toi
Tu t’épuises
Tu te taries
6
Sommes-nous sources
Sommes-nous océans
Sommes-nous pluies
Ou vents ou feux
Sommes-nous éternelles
Aubes sur le couchant ?

avoir tout vu

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– Ah mais on aura tout vu!
Une femme s’agitait sur le trottoir et serrait son sac à main contre son corps comme si une ombre soudaine lui avait glissé à l’oreille qu’on en avait après lui.
Le vendeur de légumes frais, derrière son étalage parfumé de basilic, de tomates, de poireaux, de haricots, de courgettes et j’en passe parce que ce serait long, la regardait sans comprendre, comme s’il voyait la lune pour la première fois, sur le boulevard, un jour de marché par dessus le marché.
– On aura tout vu! répétait-elle et le vendeur se demandait quoi exactement.
La femme continuait de s’agitait mais la foule miséricordieuse la soustraya – eh bien non justement, on ne peux pas soustraire au passé simple, ça n’existe pas, on peut soustraire aux autres temps, mais pas au passé simple, au subjonctif imparfait non plus mais qui en avait envie d’autre part? – donc la foule miséricordieuse déferlant entre les étalages du marché soustrayait petit à petit la femme au regard du vendeur qui loin d’avoir tout vu lui, souriait un brin de célerie entre les dents.

insolente

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La monotonie du cours d’anatomie des batraciens atteind son comble. Les élèves baillent et rêvent de libérer les grenouilles qui sautillent dans des bocaux qui sentent mauvais.
– Vous vous moquez de moi?
La voix résonne dans la salle de classe humide et froide. Un rire étouffé. Un chiquenaude. Jade sursaute.
– Non pas du tout…
– Et en plus vous répondez!
– Ben non…
– Comment ça vous ne répondez pas? Et ça c’est quoi?
– ?
– Bien sûr vous ne répondez rien!
– Ben si…
– Comment ça si? In… in… insolente!
Il faudra encore beaucoup de patience pour sortir du bocal.

la pierre d’héloïse

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Les champs détrempés jusqu’à l’horizon éteint. Le ciel brumeux leur tombe dessus. Nos pieds dans la boue. L’air vif. Des bottes en caoutchouc. Laissent leurs empreintes de plastique sur le sol meuble. Écrasent l’herbe trempée. Déjà le soleil est un point blanc bas à peine au dessus de nous.
Chercher la lumière. Qui n’y est pas. Marcher tout droit vers l’horizon qui se déplace dans l’air mouillé.
Héloïse a des yeux de biche et de petites cernes comme des arcs au dessous. Sa tête pensive et riante se jette en arrière.
– Je suis triste je suis triste… dit-elle en souriant, je suis triste comme LA pierre!
– Laquelle?! je demande en souriant aussi.
Elle pointe l’index vers un point de l’étendue de terre.
– Celle-là!
La pierre qu’elle a indiquée est ronde et butée, humide et vieille comme le monde. Tout à coup le sentiment curieux qu’il nous faudrait l’aimer. Son immobilité muette.

artifices

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Des feux d’artifices retentissaient dans la nuit noire. En se penchant par la fenêtre on voyait leurs couleurs exubérantes retomber mollement telles d’immenses méduses telles d’immenses méduses multicolores telles d’immenses anémones de mer (cf image ci-dessus).
En se penchant par la fenêtre, l’air frais froid pinçait la peau du visage tendu vers – on ne se penchait pas par la fenêtre parce qu’il fallait immédiatement la refermer. Il s’était mis à neiger (quelques flocons) et la tempête qui se levait dans la rue (parce qu’elle n’affligeait pas le reste de la ville, étant circonscrite à un quartier isolé) obligeait la foule des curieux réunis sur la place pour admirer les feux à courir dans tous les sens pour échapper au déluge de flocons.
Très vite la rue fut couverte d’un manteau blanc (non, un manteau blanc non)
La neige fondit en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. L’artificier regardait pantelant ses feux trempés.
En se penchant par la fenêtre la nuit silencieuse était adorable et les étoiles qui scintillait sur sa voûte, un délice pour les yeux avertis qui préfèrent les astres aux désastres.

le roi se meurt

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L’atmosphère électrique qui régnait dans le palais n’était que l’effet d’une agitation stérile. Le roi déchu regardait ses mains, les paupières lourdes. C’étaient des mains qui avaient participé à beaucoup d’intrigues. Elles se tenaient sagement penaudes au bout de ses bras. Il en arqua un pour voir s’il réagissait. Le bras réagissait. Il arqua le second qui réagit également. Il haussa les épaules qui se haussèrent.
Il leva les yeux qui se levèrent sur la chambre en désordre. La catastrophe gagnait du terrain. Les apparences s’effritaient. Les objets silencieux et immobiles semblaient se jouer de lui et de sa peine qui n’empêchait pas ses mains de se tenir tranquillement au bout de ses bras que rien n’empêchait de s’arquer.
Le roi étouffait. Il se sentait définitivement étranger dans un monde hostile. Si son coeur lui avait demandé son avis pour continuer à battre, il aurait cessé sur l’heure. Mais son coeur continuait de battre et se passait très bien de son accord.
Le roi étouffait. Il chercha du regard exténué ses sujets qui n’y étaient plus dans le désir de lancer un ordre qui le libérât de ce corps arrogant et indépendant mais il n’y avait plus personne.
– J’étouffe! cria-t-il en vain et son cri retentit longtemps dans les couloirs vides.
– Que l’on me donne un cheval… non! Un empire! N’importe quoi mais quelque chose!
Il demandait sans espoir et tentait de se distraire de lui-même en écoutant sa propre voix. Mais tout fut inutile. Il se frappa le corps et éclata en sanglots amers.
Pinocchio entra dans la pièce sur la pointe des pieds. Il s’approcha du roi et lui dit doucement dans le creux de l’oreille qui continuait d’entendre Vous dominiez un empire et vous n’êtes qu’un hôte dans votre propre corps.
Le roi sursauta. Il lui avait semblé entendre quelque chose. Il regarda autour de lui sans comprendre. Dans la pièce vide, le tic tac têtu d’une horloge rebondissait de mur en mur.