physique et sans issue

ESA_Rosetta.jpeg

La vie est parfois amusante. Ce qu’on avait nommé à 17 ans et faute de mieux, l’Absolu, s’était dissous entre temps dans le temps devenu fin comme un couperet, pratiquement large comme l’instant. De fait, ce que l’on croyait devoir arriver accompagné par le chant des sirènes révélant une raison de vivre au milieu d’une mer aussi vaste qu’insipide, advenait de façon tout à fait régulière, c’est à dire mécanique pour des millions d’êtres qui à juste titre n’avaient jamais ni conçu l‘Absolu, soit par manque d’inspiration, de nécessité ou d’imagination, ni même cherché tout simplement et trouvé en conséquence, de raison de vivre. Ça n’était pas de se découvrir banal qui brûlait au creux du torse, faire par miracle ou faire tout court, au fond, quelle différence sinon tout intérieure et personnelle? Ce qui brûlait c’était la fin d’une illusion, l’aridité d’un sentiment de liberté qui isolait plutôt qu’unir, la vanité de l’émotion et de toute présomption.

la chute

sfera_di_cristallo_di_rocca_per_cristalloterapia.jpg

À un certain point, tout semblait s’arrêter et se figer. Cela ressemblait à l’idée que l’on se faisait de l’ennui parce qu’à ce point, précisément, de tangible, il n’y avait plus que des idées, des images et rien qui ne soit réel, rien qui n’ait la densité du corps mort de ma mère dans le sous-sol glacé de la clinique. Ici tout cela bougeait mais cela n’était rien et rien n’existait pas non plus. Les mots encombraient la candeur de cet instant aride, abrupt, qui dégringolait tout à coup dans un espace nouveau qui se heurtait à l’apparence de l’ancien. Ne pas avoir d’idées, ne pas s’inquiéter, ne pas penser à l’instant d’après, se tenir ici-même, accrochée à sa respiration comme à l’ultime objet vivant. Derrière les projections qui m’aveuglaient, il n’y avait que l’amour. Le reste, on l’oublierait.

celui qui divise

epees.jpg

Il s’appuya au rebord et baissa les yeux, ils rencontrèrent ses mains qui lui firent baisser les paupières. Tout allait bien, décidément bien. Le désastre en cours ne le concernait que latéralement, ou mieux, ne le concernait pas du tout. Et pourtant, songeait-il en réouvrant les yeux sur ses mains, et pourtant, il devait être possible de faire coïncider la périphérie et le centre, il devait être possible de n’avoir plus de périphérie du tout, plus de désastre qui concerne ou non aucun centre, plus de désastre tout court. Il ferma les yeux à nouveau. Des passantes riaient : « Tu comprends, il m’a dit qu’il aimait les femmes un peu vulgaires, qu’il ne savait pas pourquoi, peut-être parce qu’il devait pouvoir les dominer et les mépriser d’une certaine façon? » « Rien que ça? Qu’il se soigne! » « Tu m’étonnes! Je ne le lui ai pas dit mais qu’il aille au Diable! ».

on rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter (Jean de la Fontaine)

idolino-etrusco.jpg

Il était encore tôt et il faisait les cent pas sur le trottoir humide. L’air frais et piquant du matin lui caressait les joues et même si c’est banal, il en était ainsi, l’air frais lui caressait les joues et il en oubliait l’ennui qu’il avait éprouvé à son réveil en découvrant la même chambre se dessiner sous ses yeux. Il ne savait pas bien d’où venait sa confusion ni même s’il était confus au fond. Il était indécis, ça oui. L’important étant qu’on ne l’approchât pas trop, jamais trop et que nul ne se tînt trop longtemps trop près de lui. Aucune émotion ne venait balayer la surface lisse qu’il mettait en contact avec le monde. Certes, il avait besoin d’être distingué entre tous, il avait besoin de l’affection d’un grand nombre mais il ne tenait nullement à entrer plus avant dans un quelconque commerce avec un exemplaire du lot. Ainsi il faisait les cent pas et il ne savait même plus ce qu’il attendait.

les joies de l’altitude

National_Geographic.jpg

On croit avoir escaladé un versant et on n’a pas commencé à franchir les premiers mètres. On est déjà épuisé. On n’aperçoit même pas – de loin, on pourrait – la cime qui se perd derrière de lourds nuages immobiles. Très vite, le brouillard arrive et s’épaissit, il faut poursuivre à l’aveuglette: on suit le sentier que l’on imagine sous les pieds car on les voit encore, les pieds, pas le sentier. Pas à pas, on avance, avec courage et en y mettant toute la foi dont on se sent capable, car on a de la foi à revendre! Alors on marche et on ne perd pas de vue ses propres pieds sans quoi on risquerait de perdre le corps entier en des régions hostiles. Et puis tout à coup, c’est le désespoir, l’épuisement, physique et moral, un doute surgit, ce voyage en vaut-il la peine? A-t-on choisit la bonne saison? Est-on suffisamment en forme pour arpenter les côtes escarpées des reliefs terrestres? Tant de questions! Vaines toutefois. Parce qu’en réalité, il n’y a pas de montagne du tout.