le temps est un enfant

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Je passais quelques jours sous terre. Sous l’humus dans un bois frais et inquiétant. Un enfant de neuf ans sillonnait seul la forêt. Sa peur grandissait avec le jour et lorsque celui-ci déclinait, elle se figeait en lui comme un monstre de ciment. Alors, il respirait à peine. Il avait faim, il avait froid, il ne savait plus s’il devait pleurer ou passer outre. Depuis mon abris souterrain, je l’observais. Sur ses joues pâles les larmes avaient séché et dessiné des sillons noirs et immobiles qui partaient des yeux et indiquaient les oreilles, alertes. Il marchait, marchait, parfois s’arrêtait, en vain. S’il avait eu un nom, il l’avait oublié, si rien n’avait jamais existé pour lui, désormais il n’y avait plus rien. La terreur tissait autour de lui une toile immonde et il se promettait de l’écraser un jour, distraitement, comme un minuscule insecte. Et s’il n’y parvenait, ses enfants auraient tenté, et les enfants de ses enfants, et les enfants des enfants de ses enfants. Une armée d’enfants se levait et il la voyait venir à lui, fraîche, forte, légère. Je la vis venir aussi, terrée que j’étais et à son passage je ne pus éviter d’être happée par son élan. Je me retrouvai portée par mille petits bras aimants et inaccessibles vers le grand jour qui couvrait le monde.

la vraie vie commence quand on ne compte pas

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J’avais la tête en feu et la bouche fiévreuse. Je disais en riant que dans le passé il m’était arrivé – et cela arrive – de n’avoir rien à dire et personne à qui le dire. Ce temps-là était bel et bien fini. Cette compression intérieure avait pris fin en même temps que mon aptitude à creuser des puits où m’enterrer vive. J’avais à dire et cela n’a rien d’extraordinaire, chacun a quelque chose à dire. Mais les mots cherchaient la source plus que le canal, l’origine silencieuse qui ploie et ne rompt pas.

 

nouvel air

Très calmement je continuais de marcher vers le port. Les cris des vendeurs ambulants striaient l’air. Sur les étals, les poissons mouraient asphyxiés. Ils se contorsionnaient inutilement, s’épuisaient en vain. Par dessus eux les cris fusaient et parfois des rires. Le sol trempé d’eau salée, poisseuse, brillait comme une pièce précieuse sous le ciel brûlant, d’une beauté démente, insignifiante presque à force de perfection silencieuse. En plissant les paupières on pouvait plonger son regard droit vers le haut ou droit en face ou à ses pieds, indifféremment, l’intensité perceptive, qui dépassait de loin le visible incendiait le coeur. La joie qui irradiait de là jetait à genoux, pleine de grâce, et sans se suffire en elle-même, ne se consumait pas pour disparaître, mais alimentait un canal qui ressemblait à une nouvelle voie respiratoire.

la mala noche

Son regard sévère la scruta un instant. Elle sentait se dissoudre en elle toute fierté. Tous les yeux qu’elle était à présent capable d’imaginer se figeaient sur elle avec sarcasme. Elle était démasquée! Pire! Elle n’était plus qu’un masque! Le sentiment qu’elle avait de sa faute était tel qu’elle se serait volontiers accusée de crimes qu’elle n’avait jamais rêvé de commettre pour soulager la désagréable sensation qu’elle avait de n’avoir absolument rien fait qui pût légitimer un tel sentiment de culpabilité.
Que ce dernier lui dévorât ce qui lui restait de tête était le moindre des maux!

la lenteur de l’avenir

Il s’assit face à elle. Il ne la regardait pas.
Elle non plus.
Il la dévorait du coeur.
Elle aussi.
La lumière blanche et des éclats de rire striaient l’air. Ils ne savaient que faire. La tendresse crevait la table, les couverts, le monde entier. On allait sur la lune, on traversait les océans, la grande immobilité comme une fleur s’élevait, s’extirpait de sa longue langueur, de sa passée lenteur.
Ce qui faisait naufrage n’avait pas de nom.
Il n’y avait pas de meilleur moment que celui-là.
Et il était inaccessible.