Non, rien ne le retenait. Absolument rien. C’en était déroutant. Son coeur vivant n’attendait pas que tout son être ait fait un pas, un seul, un tout petit pas de rien du tout et il se gardait bien de cesser de battre, il n’était pas fou, lui. Par bonheur, on ne lui demandait pas non plus son avis pour respirer. Il aurait été capable d’oublier ou de décréter qu’il valait mieux ne pas en vertu de x ou de y, compte tenu de z, les raisons ne manquent jamais pour se justifier surtout quand on est injustifiable. Chaque organe séparément avait une intelligence supérieure à la sienne tous organes sommés. Il se demandait d’où pouvaient bien venir et sa bêtise et cette étrange sensation qu’il avait de ne pas savoir comment vivre.
Auteur : jamaisvertige
vol

La vie n’était pas une gymnastique quelconque que l’on pratiquait de temps en temps, voire régulièrement, parce que cela faisait du bien à la santé. De qui? Il fronçait son beau front et se perdait dans la contemplation du ciel qu’il imaginait derrière le rideau de nuages opaques et ternes qui le lui voilaient. Une sorte de paix descendait en lui, à moins qu’elle ne se fût élevée des profondeurs sidérales de son être. Il avait vu un mendiant accentuer son handicap – ou le simuler totalement – pour obtenir des voyageurs du wagon d’une rame de métro qui courait sous terre, une aumône. La béquille de l’homme ne mesurait pas 60 cm ce qui l’obligeait de surcroît à se tenir voûté, ce détail provoqua l’illumination. Pourquoi ne choisissait-il pas du moins une béquille qui lui aurait facilité le mouvement? Il comprit que le mendiant non seulement ne voulait pas faciliter sa déambulation mais faisait tout pour la rendre improbable et précisément pour obtenir d’autrui quelque compassion, un avantage. Mais, songea-t-il, au fond n’en était-il pas exactement ainsi pour lui? À un autre niveau et jusque là à son insu, n’agissait-il pas exactement de la même façon?
la joie les sens

Bien que n’ayant pas de particulière propension à s’impatienter, il commençait à être tenté par l’impatience : sa patience lui semblait sans limite. Il fallait imposer à cette patience sans bornes les limites qu’elle ne savait s’imposer toute seule. Y mettre fin – mais comment? Il fermait les yeux, écoutait. Rien ne venait à lui sinon le rongement du jour qui courait vers la nuit qui courrait vers le jour qui courrait vers la nuit etc. chacun sait cela depuis longtemps. L’inutilité de ses sens pour accéder à cet espace qu’il avait si bien perçu le bouleversait. Il n’était sans doute plus temps de chercher mais de trouver. Il y avait bien une raison si quelqu’un, un jour, s’était exprimé avec joie : Je ne cherche pas, je trouve!
la main

Elle avait abandonnée sa main sur le dossier de sa chaise. Aimanté, il détournait son regard et se lançait dans la description détaillée d’un fait. Puisque les faits advenaient, il fallait bien les raconter. Elle sentait cette main abandonnée comme une promesse qui existait indépendemment d’elle. Elle indiquait, comme l’oracle, sans la dévoiler, la transformation muette qui a lieu en tout instant et qui froisse un front, plie une nuque, enchante deux yeux.
au tour du monde

Une idée venait de lui traverser l’esprit. Elle filait comme une comète et il en contemplait la chevelure – si, si, on dit bien la chevelure d’une comète – quand il dut s’asseoir sans savoir pourquoi. Tout semblait réglé comme du papier à musique et pourtant le coeur lui manquait, quand accompagné du regard interrogateur d’une admiratrice, il détourna son beau visage pour chercher sur le trottoir, les façades, dans la perspective têtue de la rue, quelque chose qui lui fût familier.
