délit à l’ombre

boucles-d--oreilles-etrusques-pendantes-p-image-53258-grande.jpg

Je m’étais accoudée à la balustrade blanche et je regardais la lumière dessiner des ombres sur les façades. Perspicaces, elles exaltaient la beauté énigmatique des architectures sous le soleil. Tout se taisait. J’écoutais en silence une force muette presser contre mon coeur.
Je ne savais pas quoi en faire et je lui demandai de presser un peu moins, pour pouvoir continuer à respirer calmement.
Mais c’était une force insistante et je portai la main au thorax. Je ne reconnaissais rien. Le paysage s’effritait dans la lumière. Les ombres dans le vent continuaient à danser.

le temps des pantins

Socotra.jpg

C’était au temps où les bêtes parlaient. C’est à dire il y a bien longtemps. Elles se retrouvaient dans les grands bois pour échanger leurs impressions sur les diverses techniques de chasse, sur la meilleure herbe tendre ou sur les meilleurs recoins où se reposer en paix.
Sous la voûte feuillue, leurs  échanges résonnaient et un concert de piaillements solidaires accompagnait leurs réunions. L’humidité des sous-bois s’élevait comme un voile sur les museaux animés. Les pattes fouillaient l’humus frais et parfumé et le retournaient. Des insectes délogés s’éloignaient en grognant. Viendra le temps où les insectes rampants parleront, marmonnaient-ils sans que personne n’y prêtât attention.
– Amusante ton histoire… dommage que tu ne saches pas comment continuer!
– Pinocchio, tu me casses les pieds, d’abord je sais comment continuer et ensuite j’aurais déjà continué si tu ne m’avais pas interrompue! Où en étais-je?
– Sans que personne n’y prêtât attention.
– À quoi?
– Aux insectes rampants.
– Quels insectes rampants?
– Ceux que les animaux ont délogés de l’humus.
– Quels animaux? Quel humus? Ça n’est pas possible!
Pinocchio haussa les épaules et sortit de la pièce sans claquer la porte, ce qui m’étonna beaucoup. Si j’avais parlé latin je l’aurais perdu. Mais heureusement, je ne parlais pas de langue morte.
C’était le temps où les pantins parlaient.

discorde

Serpens qui caudam devorat.png

Je distinguais plutôt mal le visage qui me faisait face. Comme le brouillard était dense, je dus m’approcher de la passante plus qu’il n’était habituel.
– Pardon, vous disiez?
Elle restait silencieuse et je crus avoir rêvé. M’avait-elle demandé l’heure? De toutes façons dans ce brouillard, je ne distinguais pas non plus ma montre. D’ailleurs, je ne trouvais pas mes mains.
Je me mis à les agiter pour être bien sûre que je ne les avais pas perdues.
– Vous avez un problème? me demanda le fil de voix féminine qui parvenait à mon tympan embrumé, pourquoi agitez-vous ainsi vos mains?
– Ah mais vous y voyez, vous! Moi je ne vois rien!
– Moi non plus, dit la voix, mais votre pantin me souffle à l’oreille chacun de vos mouvements.
– Mon pantin? Pinocchio où es-tu? criai-je dans le brouillard, pourquoi te caches-tu?
– Je ne me cache pas, répondit-il en riant, mais tu ne peux pas me voir!
– Je déteste le brouillard, je déteste le brouillard, marmonnai-je, je fis demi tour et eus la sensation en cherchant à tâtons mon chemin de naviguer dans un nuage.

la barrière

agoraphobic-traveller-google-street-view-photography-agoraphobia-Jacqui Kenny 3.jpg

J’étais accoudée à une barrière de bois qui séparait l’oasis du désert. Je tournais le dos à l’oasis. Je regardais droit devant moi l’étendue aride qu’un souffle de vent balayait de temps en temps. Elle rejoignait follement l’horizon où venait se poser le globe en feu du couchant.
Derrière moi j’avais laissé les autres enfants et leurs cris au loin se perdaient dans le soir. Sur la poussière leurs chants rebondissaient comme de petits papillons qui ne vivent qu’une seule nuit.
J’écoutais, enchantée par le désert infini devant moi.
– Tu viens souvent t’accouder ici le soir?
Je sursautai en découvrant à ma droite le profil immobile de Pinocchio.
– Oui, je ne sais pas… pas seulement le soir.
Il ne dit plus rien. Il était très absorbé par ce qu’il regardait. Je tentai de l’oublier et je continuai à regarder droit devant moi.
– Moi je vais faire un tour dans le désert, dit-il en souriant mais sans chercher mon regard. Je le suivis des yeux en silence. Il passa sous la barrière et marcha droit devant lui. Ses petits pas de bois soulevaient la poussière.
Il finit par devenir un tout petit point vers l’horizon. Il déplaçait un léger nuage ocre qui brillait dans le crépuscule et reflétait la lumière de la lune.

ailleurs si j’y suis

agoraphobic-traveller-google-street-view-photography-agoraphobia-Jacqui Kenny 2.jpg

Pinocchio s’était hissé sur la table. Il déplaça une assiette pour s’assoire à son aise. Il se servit un verre de vin et se mit à réfléchir.
– Tu bois du vin maintenant?
Il ne répondit pas, visiblement absorbé par quelque chose qu’il semblait chercher au travers du mur qui lui faisait face.
– Eh bien, tu n’es pas très bavard ce soir…
Il tourna vers moi un regard creux qui me traversa exactement comme si je n’y avais pas été. Ma surprise fut telle que je me retournai pour voir s’il y avait quelqu’un derrière moi. Je vis mon ombre effilée décrire un angle droit entre le parquet et la paroi sur laquelle elle s’élevait, indépendamment de moi.
– Tu ne dis rien? Tu es curieux ce soir, vraiment d’habitude c’est plutôt… je ne finis pas ma phrase parce que Pinocchio s’était hissé sur la table, il ressemblait à un monument grotesque à la gloire d’on ne savait qui. Il leva sa main de bois et comme il continuait de fixer le mur derrière moi, je me retournai à nouveau. L’ombre de sa main toucha l’ombre de mon épaule, suivit la courbe de mon cou et fit le tour de ma tête.
– Tu devrais aller voir ailleurs… il avait parlé sans détacher les yeux de nos ombres, la main suspendue. J’attendais avec impatience qu’il finisse sa phrase et n’osai souffler mot comme de crainte de souffler sur une flamme vacillante.
– Tu devrais aller voir ailleurs… continua-t-il sur le même ton étrange qui ne m’étonnait même plus, je n’étais plus à ça près.
– Tu devrais aller voir ailleurs si j’y suis, conclut-il et ses yeux brillants rencontrèrent enfin les miens qui se baissèrent sans que je comprenne pourquoi.