péril en la demeure

IMG_6916 copia.JPG

Il refermait les yeux immédiatement. Il éprouvait à regarder le ciel immense et limpide un ravissement pétri d’une tendresse infinie : il lui semblait qu’en lui s’évanouissait la faculté de pouvoir supporter la beauté énigmatique du monde. Beauté qui n’avait en soi rien d’esthétique. Qu’un fait pût avoir lieu dans l’univers suffisait à la fonder. Il rebroussa chemin et se mit en route vers sa demeure. Il n’attendait pas, pensait-il, parce qu’il n’attendait plus depuis longtemps, mutant actif et tenace. Et pourtant. Dans la région du coeur, au calme nord, sans démesure mais inconcevable, une oppression douce, une appréhension muette, ne le quittaient plus.

 

les plus déserts lieux

DSC03793.JPG

Il n’avait de paix non plus la nuit qui douce et calme le tenaillait, l’enlaçait,  l’embrassait, n’avait de cesse de l’aimer et de le lui signifier. Parfois il fermait les yeux et le silence relatif dans l’obscurité de la pièce se posait sur ses tympans, qui elle, n’entendaient pas. Il écoutait. Il écoutait, il écoutait en vain, le bruit que fait une absence dans le ciel étonnant des êtres humains. Une question s’élevait dans sa nuit blanche, qui semblait trancher son mutisme mais qu’était-ce donc au fond, un être humain?

la maladie d’amour

Je ne saisissais pas encore le coeur de la question. Intriguée je regardais la jeune femme se détourner lentement et me présenter son beau profil. Elle contemplait le cours laiteux du fleuve. On eût dit qu’elle désirait s’y dissiper, que de toutes ses forces elle voulait disparaître dans l’eau trouble. J’étais émue et toutefois distante. J’observais un merle sautiller sur le gazon humide. La jeune femme se retourna vers moi, un sourire vague suspendu aux lèvres.
– Vous ne comprenez pas ce qui m’arrive,  n’est-ce pas? me demanda-t-elle comme si elle connaissait déjà la réponse.
– Non, c’est vrai, mentis-je, je ne voulais pas la décevoir.
Mes yeux ne la quittaient plus. Avec douceur, ils s’accrochaient à ses traits éprouvés par l’insomnie. Elle put enfin prononcer dans un souffle ces mots qui semblaient avoir attendu longtemps sur la commissure de ses lèvres, jusqu’à être usés:
– Sans doute, vous n’avez jamais aimé!
Je manquai d’éclater de rire mais curieusement, je ne me laissai pas aller. Je n’osais bouger comme de crainte de rompre un enchantement. Qu’elle pût passer outre, je n’en doutais pas et à cet effet je ne voulais d’aucune façon alimenter ce qui la liait encore à son ancienne vie et qu’un éclat de rire risquait à l’instant de raviver.

 

le temps est un solvant

Magma Lava.jpg

Il n’avait pas fait le tour de la question et déjà, il baillait. C’était que la question s’était littéralement dissoute à ses beaux yeux. De question il ne subsistait pour ainsi dire et s’il ne le disait point, il ne le pensait pas moins. Il contemplait de son beau regard noir ses collègues se démener lors que (oui, lors que) lui savait pertinemment que de question, il ne subsistait et que, de surcroît, elle s’était dissoute d’elle même comme une certaine quantité de sucre dans l’eau. Ou de sel, ça n’était qu’un exemple. Tout cela pour ne rien dire, cela va de soi, puisque ce temps passé et ces constatations dûment faites ne brassaient que de l’air. Question de chimie… pensait-il en souriant, un peu liquide, un peu gazeuse. Mais qu’est-ce qui est donc solide? s’inquiétait-il en sondant son coeur de chair dans sa chair. Ses affections n’avaient pas la solidité des solides et si elles ne s’étaient pas liquéfiées, elles lui semblaient bien souvent gazeuses. Il aspirait à la joie solide et magique d’un état transcendantal.

the dark side

Ed_doing_a_TV_pan_and,_in_the_distance_considerable_detail_of_the_Cone_Crater_ridge NASA.jpg

Il attendit un instant sur le bord du trottoir, les yeux figés sur l’eau limpide qui courait dans le caniveau. Qu’il fût né le laissait bouche bée. Qu’une sensation telle l’inquiétude qu’il éprouvait à l’idée de ne pouvoir payer son loyer pût coexister avec cet étonnement candide et total qui le ravissait à l’idée d’être en vie lui semblait incongru.
Rien, pensait-il, n’aurait dû pouvoir l’arrêter, tant cette joie surprenante de vivre, qu’une telle chose soit possible, concevable, factuelle même, l’exaltait et laissait la ville comme tremblante après le passage invisible d’un miracle. Et pourtant, comment allait-il payer son loyer?
Décidément il n’y avait pas de relation directe entre la merveille qui palpitait dans son corps et la solution d’un problème de cet ordre. Son propriétaire, vivant lui aussi d’autre part, même si à première vue, on ne savait qu’en penser masi que l’on se rendait à l’évidence, il vivait de cette même vie, bref, son propriétaire incombait, intransitif et définitif.
Il n’allait tout de même pas aller trouver l’homme, tout vivant qu’il était et lui dire :
– On ne dirait pas mais vous êtes vivant! Vous rendez-vous compte de cette chance qui vous est tombée du ciel, en même temps que vous sortiez du ventre de votre mère?
Non, décidément, il ne pouvait pas. De surcroît, il craignait que cet argument capital, qui aurait dû changer la face du monde à l’instant même où la conscience le proférait, et donc la sienne, de face de monde, n’ait eu aucune conséquence sur le cours normal des choses. D’ailleurs, il ne voyait pas non plus le rapport, d’un certain point de vue.
Il ne pouvait décemment pas non plus s’enquérir :
– Qu’est-ce qu’un loyer en regard d’une planète?
Ni même – Qu’est-ce qu’un loyer en regard d’une étoile, d’un caillou, d’un seul de mes cheveux etc.
Une certitude lumineuse l’envahit. L’argent allait lui tomber du ciel. Tout comme la vie. Rien de moins. Il scruta l’horizon, l’azur si bien nommé et en conclut que non. Contre toute attente, il n’y avait rien à faire, l’argent ne tombait pas du ciel.