l’infidèle

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Elle se tenait immobile sur le pas de la porte ouverte. Une sensation curieuse se jouait d’elle, elle se retrouvait en eau profonde empêchée de nager et buvait, buvait sans soif une eau insipide dont son âme ne voulait pas. Elle ne savait pas ce qui avait lieu, ni s’il y avait jamais eu de lieu et elle étouffait dans ce corps inutile – illusion ultime. Quel sens cela avait-il de sombrer dans la suffisance des êtres mortels? Son coeur ouvert comme le cratère d’un volcan souffrait de l’air du temps.

un monde solide

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Je marchais le long de hauts édifices construits par des êtres qui dormaient sous terre depuis bien longtemps. Chacun laisse un signe, une trace. Mais là n’est pas la question. Je marchais donc, insoluble dans un monde solide et me heurtais aux panneaux, aux portes entrouvertes vers des cours dominées par le ciel. Quelque chose ne passait pas qui planait immobile au creux de mon front froissé. Chiffonné même. Mais là n’est pas la question non plus. D’ailleurs, je dois bien admettre qu’il n’y avait pas de question. J’étais bien en deça du concept-même de question. Pour se questionner, il faut y être. Abrutie par ma bêtise, (en général, la bêtise ne rend pas intelligent, mais nous acceptons les exceptions, parce qu’elles confirment la règle) je disais donc, abrutie par ma bêtise, j’errais comme une âme en peine – j’avais lu ça un jour, que les âmes en peine erraient, je ne sais plus où,  mais là n’est toujours pas la question. Toujours est-il que mes pas me portèrent à un cimetière empli de morts étrangers. Il est curieux de faire une distinction entre les morts et d’ailleurs, ceux-ci, étrangers de naissance, tenaient encore à se différencier les uns des autres en ceci que l’un était artiste, l’autre docteur, une autre était encore actrice etc – et l’on imaginait la poussière se rire du spectacle des humains décidément étrangers à eux-même jusque dans la mort. Mais enfin, sur une stèle discrètement couverte de lierre, une question: Novità? Du nouveau? Je devais admettre que c’était une bonne question. Surtout de la part d’un mort étranger à lui-même et aux autres. Mais là n’est pas la question. Je me souvins d’un autre mort qui avait de son vivant  (les morts sont versatiles, ils ont aussi été vivants, tandis que nous, vivants, ne nous donnons jamais la peine d’être morts ou si peu), cet autre mort avait donc dit, dans un moment d’évidente insatisfaction :

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Mon coeur aussi était rempli de rayons, pensais-je. Et je méditais sur l’évolution ou le lent éveil de la conscience et sur la croissante profondeur des mots – réalités qui sont sans conséquence toutefois, sur le silence.

douceur des astres

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Il avait entrouvert la porte de sa chambre. Un filet de lumière s’y glissait qui venait du couloir où une ampoule était restée allumée. Il ferma les yeux. Le temps dévorait tout dans l’appartement silencieux. Doucement, il se faufila hors de la pièce. Le bonheur extrême de poser un pied devant l’autre, d’écouter ce silence exhorbitant et simple, naturel, faisait écho à la conscience qu’il avait de dérober au sommeil des instants de présence à ce monde-ci. Ce qui se jouait dans ce monde-ci était étrange le plus souvent, heureux parfois, comme une boule de lumière en plein ciel et peut-être, au creux du torse, même si identifier le lieu où ce bonheur pulsait n’était pas si aisé. Il éprouvait un tel amour pour cette vie curieuse, ce fait parmi les faits, si surprenant au fond, d’être en vie, d’avoir un corps – et qu’une chose comme un corps existât, mais il n’en finissait plus de se surprendre et de se surprendre à être surpris. Il posa sa joue contre le carreau. Dehors, la beauté d’une planète sommeillait dans la nuit profonde.

faim de la généalogie du mal

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L’éventuelle anticipation généalogique d’un mal ne change évidemment rien au fait qu’un arbre sans eau soit destiné à périr. De même que les espèces vivantes ont un ressort imprévisible qui leur consent de ne pas s’éteindre en puisant dans l’adversité la structure-même d’un nouvel avenir, il arrive que la faim d’un démon se trompe d’objet. Le démon veut le crime quand il a besoin d’amour, ne l’affamez donc pas en lui donnant le crime qui attisera toujours plus sa faim mais nourrissez-le à satiété en lui donnant l’amour. Et si vous y parvenez, écrivez-nous.

l’étreinte

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– Pierre Pierre
– Marie
Les enfants ne parlaient pas d’ici ni de maintenant – ils avaient toujours été pierre et poussière et vent, vie – quelque chose. Dans l’attente insoluble d’une étreinte temporelle, ils répétaient leurs prénoms respectifs happés par une fascination qui ne connaissait pas de fin ni de but ultime : comme l’horizon devant les yeux au delà du mur d’eau d’un océan, le présent s’étendait vers le ciel et embrassait l’espace tout entier.