la mer les forêts

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Ils sortaient de l’eau comme s’ils apparaissaient de ce côté du monde. Avant la mer il n’y avait rien. Après la mer, la vie. Je me couchai sur le dos et regardai la courbe molle des nuages – des merveilleux nuages entendais-je en écho, par habitude – et je fermai les yeux. Le souffle de la rive, piètre limite où se meurt une géante me chantait, me sussurait : toi aussi toi aussi. J’écoutais. Le bruit que fait la vie.

 

la méduse

Quand elle leur eut tourné dos, elle recommença à respirer. Doucement. Un peu comme une algue au fond de la mer. Dans la lenteur de ce jour lancinant, elle se souvenait d’une méduse : royale et muette dans le silence exorbitant de la mer. Légère, elle allait au gré du courant et de sa palpitation molle. Elle indiquait une direction mystérieuse, celle où va la vie têtue, inaccessible, divine.

 

la pluie l’été

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Le dimanche toute la famille se tenait sur le balcon de la maison secondaire. Pour regarder les passants passer et les oiseaux voler dans le ciel fixe. Par temps de pluie, on jouait aux cartes. Mais la maison secondaire, c’était l’été qu’on la hantait et la pluie l’été, rarement tombait du ciel. En cataractes estivales entre les rayons d’un soleil généreux et tenace. Lorsqu’il filtrait par les persiennes closes pour le tenir hors de la pièce, on voyait y danser les poussières et on rêvait d’être enfant à nouveau et de se coucher par terre, sous une table ou de choisir un lit sur lequel hisser une voile et partir, se lancer sur toutes les mers du monde et parcourir la terre du nord au sud et d’est en ouest et laisser loin derrière soi la maison secondaire et la maison principale.

 

 

ici est là

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Il était une fois un pont. Qui allait d’ici à là. Généralement, on l’empruntait (et on le rendait le lendemain même) pour passer d’ici à là quand on n’allait pas de là à ici pour la bonne raison qu’on venait de là, et non d’ici. Bref, je me perds en subtilités insignes, futiles pardon et l’essentiel n’est pas là. Je veux dire ici. Je ne voulais pas, par là, signifier qu’il était plus ici que là bien sûr, là n’était pas mon propos, ici non plus, il est difficile d’en sortir. L’essentiel est décidément inavouable. Ce qui ne veut pas dire qu’on le connaisse et qu’on ne veuille pas l’avouer mais sans doute (il y en a un seul, du moins grammaticalement), sans doute disais-je, on ne le connait pas et de ce fait, on ne peut l’avouer. Même sous la torture. Et même, le cas échéant, avec la meilleure volonté du monde. Parce que, comment avouer quelque chose qu’on ignore, je vous le demande. Essayez ce soir, ou demain, cela ne presse pas, en vous regardant dans un miroir, tentez d’avouer l’inavouable. Et vous verrez bien. C’est une façon de parler bien sûr, vous ne verrez rien justement.

la maladie d’amour

Je ne saisissais pas encore le coeur de la question. Intriguée je regardais la jeune femme se détourner lentement et me présenter son beau profil. Elle contemplait le cours laiteux du fleuve. On eût dit qu’elle désirait s’y dissiper, que de toutes ses forces elle voulait disparaître dans l’eau trouble. J’étais émue et toutefois distante. J’observais un merle sautiller sur le gazon humide. La jeune femme se retourna vers moi, un sourire vague suspendu aux lèvres.
– Vous ne comprenez pas ce qui m’arrive,  n’est-ce pas? me demanda-t-elle comme si elle connaissait déjà la réponse.
– Non, c’est vrai, mentis-je, je ne voulais pas la décevoir.
Mes yeux ne la quittaient plus. Avec douceur, ils s’accrochaient à ses traits éprouvés par l’insomnie. Elle put enfin prononcer dans un souffle ces mots qui semblaient avoir attendu longtemps sur la commissure de ses lèvres, jusqu’à être usés:
– Sans doute, vous n’avez jamais aimé!
Je manquai d’éclater de rire mais curieusement, je ne me laissai pas aller. Je n’osais bouger comme de crainte de rompre un enchantement. Qu’elle pût passer outre, je n’en doutais pas et à cet effet je ne voulais d’aucune façon alimenter ce qui la liait encore à son ancienne vie et qu’un éclat de rire risquait à l’instant de raviver.