vol

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La vie n’était pas une gymnastique quelconque que l’on pratiquait de temps en temps, voire régulièrement,  parce que cela faisait du bien à la santé. De qui? Il fronçait son beau front et se perdait dans la contemplation du ciel qu’il imaginait derrière le rideau de nuages opaques et ternes qui le lui voilaient. Une sorte de paix descendait en lui, à moins qu’elle ne se fût élevée des profondeurs sidérales de son être. Il avait vu un mendiant accentuer son handicap – ou le simuler totalement – pour obtenir des voyageurs du wagon d’une rame de métro qui courait sous terre, une aumône. La béquille de l’homme ne mesurait pas 60 cm ce qui l’obligeait de surcroît à se tenir voûté, ce détail provoqua l’illumination. Pourquoi ne choisissait-il pas du moins une béquille qui lui aurait facilité le mouvement? Il comprit que le mendiant non seulement ne voulait pas faciliter sa déambulation mais faisait tout pour la rendre improbable et précisément pour obtenir d’autrui quelque compassion, un avantage. Mais, songea-t-il, au fond n’en était-il pas exactement ainsi pour lui? À un autre niveau et jusque là à son insu, n’agissait-il pas exactement de la même façon?

le fond du coeur est plus loin que le bout du monde (proverbe chinois)

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Je voulus toucher de la pointe de l’index, une certitude. Sa forme si parfaite, dansante dans la lumière pâle et limpide de ce matin qui m’enveloppait… pardon, je m’égare. Je disais donc, sa forme si parfaite l’était, c’était incontestable. Et je me pris à vouloir toucher de la pointe de l’index une si parfaite perfection, dissoute dans la lumière du soleil et pourtant visible. Je ne divague pas! Que l’on ne croie pas que je me suis décidément et sans espoir, fourvoyée, ce serait complètement faux. Ce que je relate ici a la réalité fugace d’une pointe au creux d’un coeur qui bat ou d’une tasse de thé fumant sur une table, dans la lumière calme et tranquille d’un après-midi terrestre. Je recommence et en vient au fait, lorsque mon index effleura la certitude, celle-ci s’envola et je restai comme l’idiot de la lune qui au lieu de la regarder quand le sage la lui indique, se retrouve à regarder son doigt. Le doigt du sage bien sûr, pas le sien quand même.

si tu veux être heureux, sois-le (proverbe chinois)

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À ses yeux embués, la difficulté paraissait anormale. Mais y avait-il une norme en termes de difficulté? Sinon toute personnelle et sujette à subjectivité? L’objet de ses objections à ce point crucial du jour avait envahi le volume vide de la pièce qui de ce fait, ne l’était plus, vide. Ce qui était logique somme toute, c’est à dire que ce qui emplit le vide le supprime, mais, fait qu’il est utile de souligner ici : sans nécessairement ajouter de sens,  voire, au contraire. Qu’il n’en pensât encore moins qu’il ne réussissait à concevoir qu’il fût possible d’être né pour se demander pourquoi n’était que la moindre des interrogations qui lui volaient en tête non comme un vol d’hirondelles, mais comme les débris d’un édifices après une explosion au propane.

 

un monde solide

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Je marchais le long de hauts édifices construits par des êtres qui dormaient sous terre depuis bien longtemps. Chacun laisse un signe, une trace. Mais là n’est pas la question. Je marchais donc, insoluble dans un monde solide et me heurtais aux panneaux, aux portes entrouvertes vers des cours dominées par le ciel. Quelque chose ne passait pas qui planait immobile au creux de mon front froissé. Chiffonné même. Mais là n’est pas la question non plus. D’ailleurs, je dois bien admettre qu’il n’y avait pas de question. J’étais bien en deça du concept-même de question. Pour se questionner, il faut y être. Abrutie par ma bêtise, (en général, la bêtise ne rend pas intelligent, mais nous acceptons les exceptions, parce qu’elles confirment la règle) je disais donc, abrutie par ma bêtise, j’errais comme une âme en peine – j’avais lu ça un jour, que les âmes en peine erraient, je ne sais plus où,  mais là n’est toujours pas la question. Toujours est-il que mes pas me portèrent à un cimetière empli de morts étrangers. Il est curieux de faire une distinction entre les morts et d’ailleurs, ceux-ci, étrangers de naissance, tenaient encore à se différencier les uns des autres en ceci que l’un était artiste, l’autre docteur, une autre était encore actrice etc – et l’on imaginait la poussière se rire du spectacle des humains décidément étrangers à eux-même jusque dans la mort. Mais enfin, sur une stèle discrètement couverte de lierre, une question: Novità? Du nouveau? Je devais admettre que c’était une bonne question. Surtout de la part d’un mort étranger à lui-même et aux autres. Mais là n’est pas la question. Je me souvins d’un autre mort qui avait de son vivant  (les morts sont versatiles, ils ont aussi été vivants, tandis que nous, vivants, ne nous donnons jamais la peine d’être morts ou si peu), cet autre mort avait donc dit, dans un moment d’évidente insatisfaction :

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Mon coeur aussi était rempli de rayons, pensais-je. Et je méditais sur l’évolution ou le lent éveil de la conscience et sur la croissante profondeur des mots – réalités qui sont sans conséquence toutefois, sur le silence.

faim de la généalogie du mal

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L’éventuelle anticipation généalogique d’un mal ne change évidemment rien au fait qu’un arbre sans eau soit destiné à périr. De même que les espèces vivantes ont un ressort imprévisible qui leur consent de ne pas s’éteindre en puisant dans l’adversité la structure-même d’un nouvel avenir, il arrive que la faim d’un démon se trompe d’objet. Le démon veut le crime quand il a besoin d’amour, ne l’affamez donc pas en lui donnant le crime qui attisera toujours plus sa faim mais nourrissez-le à satiété en lui donnant l’amour. Et si vous y parvenez, écrivez-nous.