la méduse

Quand elle leur eut tourné dos, elle recommença à respirer. Doucement. Un peu comme une algue au fond de la mer. Dans la lenteur de ce jour lancinant, elle se souvenait d’une méduse : royale et muette dans le silence exorbitant de la mer. Légère, elle allait au gré du courant et de sa palpitation molle. Elle indiquait une direction mystérieuse, celle où va la vie têtue, inaccessible, divine.

 

la couloir

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Il se tenait droit dans l’embrasure de la porte. Il avait fermé les yeux. Il écoutait. Qu’était-ce qu’un coeur? Et quoi donc avait lieu et où? Tout se taisait. Dans la rue les bruits de tous les jours ne différaient en rien des bruits de la veille, insondables. L’instant brûlant et dévoreur éventrait le couloir noyé dans l’ombre. Quand il souleva les paupières, il vit le chat se glisser furtivement dans la pièce contigüe.

la pluie l’été

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Le dimanche toute la famille se tenait sur le balcon de la maison secondaire. Pour regarder les passants passer et les oiseaux voler dans le ciel fixe. Par temps de pluie, on jouait aux cartes. Mais la maison secondaire, c’était l’été qu’on la hantait et la pluie l’été, rarement tombait du ciel. En cataractes estivales entre les rayons d’un soleil généreux et tenace. Lorsqu’il filtrait par les persiennes closes pour le tenir hors de la pièce, on voyait y danser les poussières et on rêvait d’être enfant à nouveau et de se coucher par terre, sous une table ou de choisir un lit sur lequel hisser une voile et partir, se lancer sur toutes les mers du monde et parcourir la terre du nord au sud et d’est en ouest et laisser loin derrière soi la maison secondaire et la maison principale.

 

 

la tempête

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Vous étiez pourtant calme, assis à cette terrasse ensoleillée, de ce soleil humide encore frais du grand matin qui vous avait accueilli sans poser de questions. Pas une seule question il vous avait posé le soleil pour vous permettre de vous assoir là. Et vous, vous vous étiez assis sous le soleil comme si cela vous avait été dû depuis toujours. Comme si l’aube des temps n’avait rien eu de mieux à faire depuis son aube que de préparer ce matin-là, pour vous seul. Et quand elle était passée face à vous dans la splendeur de son été, vous ne l’aviez même pas vue qui vous criait que depuis toujours elle vous voulait, elle qui vous, ne vous avait jamais vu.

ici est là

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Il était une fois un pont. Qui allait d’ici à là. Généralement, on l’empruntait (et on le rendait le lendemain même) pour passer d’ici à là quand on n’allait pas de là à ici pour la bonne raison qu’on venait de là, et non d’ici. Bref, je me perds en subtilités insignes, futiles pardon et l’essentiel n’est pas là. Je veux dire ici. Je ne voulais pas, par là, signifier qu’il était plus ici que là bien sûr, là n’était pas mon propos, ici non plus, il est difficile d’en sortir. L’essentiel est décidément inavouable. Ce qui ne veut pas dire qu’on le connaisse et qu’on ne veuille pas l’avouer mais sans doute (il y en a un seul, du moins grammaticalement), sans doute disais-je, on ne le connait pas et de ce fait, on ne peut l’avouer. Même sous la torture. Et même, le cas échéant, avec la meilleure volonté du monde. Parce que, comment avouer quelque chose qu’on ignore, je vous le demande. Essayez ce soir, ou demain, cela ne presse pas, en vous regardant dans un miroir, tentez d’avouer l’inavouable. Et vous verrez bien. C’est une façon de parler bien sûr, vous ne verrez rien justement.