En grand amateur de questions, il n’avait jamais pensé qu’il fût opportun de répondre à toutes celles qui se posaient à lui. Au contraire. Il aimait les questions bien souvent plus que les réponses qu’il ne pouvait s’empêcher toutefois de chercher mais il serait plus juste de dire, de trouver. Une question pourtant, continuait de venir toquer à son beau front et à la différence des autres questions, elle commençait à ne plus se suffire en elle-même, dérobant son attention au présent vivant, seule réalité désirable.
Auteur : jamaisvertige
une famille en or

Parfois au lieu de s’énerver du fait d’une injustice que l’on ne peut dénoncer – il serait ici trop long d’en expliquer la nature mais je n’y manquerai pas une autre fois – il vaut mieux regarder les nuages. Ils ont le mérite de passer, à la différence de la bêtise humaine. La bêtise humaine a survécu aux camps de concentration, ce qui laisse entrevoir la force de son enracinement. Avec l’arrogance, la bêtise humaine forme un couple soudé. Ils ont de nombreux enfants, dont la prétention, le malheur et l’abus de pouvoir qui à leur tour, ont une descendance prolifique. Une des caractéristique de ce triste couple est qu’il ne possède aucun miroir qui ne lui renvoie ainsi jamais sa triste image. C’est parfois un beau jour sans nuages que l’inanité de son activité tournant sur elle-même comme tout ce qui progresse sans évoluer lui saute au coeur et manque de l’étouffer lui révélant ainsi les conséquences de son inconséquence qui sont nombreuses. Et alors, le ciel limpide est toujours plus bleu sans nuage aucun auquel s’accrocher.
pour bien faire mille jours ne sont pas suffisants pour mal faire un jour suffit amplement (proverbe chinois)

Il fit un pas de côté et lui lança un coup d’oeil rapide.
– Tu ne me connais pas, je ne suis pas quelqu’un de fiable, dit-il surpris d’être lui-même.
Il songeait à tort qu’elle se tenait sur sa paume tandis qu’elle marchait, tranquillement ou presque, dans les allées tortueuses de sa propre vie. Il manquait à celle-ci d’être traversée d’un vent puissant qui eût défait bien des noeuds. Mais les allées tortueuses empêchaient les bourrasques de circuler librement sans perdre de leur force, justement. Elle regardait droit devant elle, ni soucieuse ni heureuse, ni patiente ni impatiente mais un peu comme un poisson se regarderait autour si tout à coup on le sortait de l’eau et qu’on le laissait là, à l’air, en lui faisant la leçon:
– Le matin on se lève et le soir on se couche, entre les deux, on mange.
C’est un peu comme chez moi, songerait-elle toute chose parce qu’elle commencerait à ne plus pouvoir résister plus longtemps sans respirer.
– Et n’en demande pas trop parce que cela risque de t’arriver, après quoi, c’est une autre paire de manche pour gérer l’infini avec une tête finie.
Mais le poisson à ce point de l’histoire serait déjà mort, il s’en faut bien moins. Et en le voyant immobile dans le caniveau, un enfant distrait lui aurait donné un petit coup de pied pour qu’il glisse dans la bouche ouverte des égouts.
la bête humaine

– Pour rien au monde je n’échangerais votre condition contre la mienne!
Elle riait de tout son coeur qui pourtant vascillait comme au seuil d’une vérité trop grande pour être seulement approchée. Ce que la vérité, toute personnelle – parce qu’il n’en est d’autre – a d’effrayant, a le visage étrangement fixe d’un Sphinx.
– La vôtre contre la mienne, voulez-vous dire!
Il riait aussi, conscient des limites toutes humaines que la vie leur imposait, comme une reine à ses sujets.
– Oui! C’est bien ça! Je n’échangerais pour rien au monde ma condition contre la vôtre!
Le ciel apparemment immobile au dessus d’eux avait la majestée des foules humaines réunies où bon leur avait toujours semblé, sur les places, dans les rues, au fond des caves, dans des cachettes de fortune, derrière de fausses parois, dans des appartements, des cuisines, des catacombes, des souterrains, des soupentes, au fond, c’était toujours la vérité toute personnelle qui s’y était réfugiée.
Il s’approcha d’elle, surpris par son étrangeté, elle lui semblait encore plus étrange qu’il ne l’était lui-même à ses propres yeux.
le bleu du ciel
Elle était couchée par terre. Il l’ignorait, elle aussi. Il s’avança et sans bouger, elle tressaillit. Elle se releva et secoua son manteau en regardant par la baie ouverte sur un ciel opaque. Il parlait à d’autres, elle s’avança encore. Il se tourna vers elle, sévère:
– Tu ne veux pas me voir? Ou tu prétends ne pas vouloir me voir?
– Je veux te voir mais tu m’ignores, je ne prétends pas ne pas vouloir te voir.
Il haussa les épaules et continua sur le même ton sévère, comme si elle n’avait rien dit:
– C’est banal, de prétendre ne pas vouloir me voir, si au fond, tu le veux.
À ce point, elle sourit franchement et abonda dans son sens. Elle se moquait gentiment de lui.
– Tu sais très bien que je suis une fille banale.
Il lui fit un signe imperceptible de la tête et elle se rapprocha, il se mit à marcher et elle aussi, à ses côtés. Ils se dirigeaient côte à côte vers la baie ouverte sur la rue.
– On va se promener? s’enquit-elle pour alléger l’atmosphère.
Elle l’observait de côté et il ne bronchait pas. Et alors, ce qui eut lieu annula d’un coup toute la tension accumulée qui s’évanouit comme l’obscurité quand on allume la lumière, il lui prit la main et elle sentit sa paume chaude et vivante contre la sienne.

