le roi se meurt

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L’atmosphère électrique qui régnait dans le palais n’était que l’effet d’une agitation stérile. Le roi déchu regardait ses mains, les paupières lourdes. C’étaient des mains qui avaient participé à beaucoup d’intrigues. Elles se tenaient sagement penaudes au bout de ses bras. Il en arqua un pour voir s’il réagissait. Le bras réagissait. Il arqua le second qui réagit également. Il haussa les épaules qui se haussèrent.
Il leva les yeux qui se levèrent sur la chambre en désordre. La catastrophe gagnait du terrain. Les apparences s’effritaient. Les objets silencieux et immobiles semblaient se jouer de lui et de sa peine qui n’empêchait pas ses mains de se tenir tranquillement au bout de ses bras que rien n’empêchait de s’arquer.
Le roi étouffait. Il se sentait définitivement étranger dans un monde hostile. Si son coeur lui avait demandé son avis pour continuer à battre, il aurait cessé sur l’heure. Mais son coeur continuait de battre et se passait très bien de son accord.
Le roi étouffait. Il chercha du regard exténué ses sujets qui n’y étaient plus dans le désir de lancer un ordre qui le libérât de ce corps arrogant et indépendant mais il n’y avait plus personne.
– J’étouffe! cria-t-il en vain et son cri retentit longtemps dans les couloirs vides.
– Que l’on me donne un cheval… non! Un empire! N’importe quoi mais quelque chose!
Il demandait sans espoir et tentait de se distraire de lui-même en écoutant sa propre voix. Mais tout fut inutile. Il se frappa le corps et éclata en sanglots amers.
Pinocchio entra dans la pièce sur la pointe des pieds. Il s’approcha du roi et lui dit doucement dans le creux de l’oreille qui continuait d’entendre Vous dominiez un empire et vous n’êtes qu’un hôte dans votre propre corps.
Le roi sursauta. Il lui avait semblé entendre quelque chose. Il regarda autour de lui sans comprendre. Dans la pièce vide, le tic tac têtu d’une horloge rebondissait de mur en mur.

far west

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Une salve de balles retentit dans le silence. Une horde de chevaux sauvages traversa la pièce et je dus déplacer mes jambes pour n’être pas emportée. Comme ils avaient laissé la porte grande ouverte, je pus jeter un dernier regard dans l’escalier à leur suite.
Je refermai doucement la porte et me préparai tranquillement à écrire.
La musique avivait le suspense d’une action que j’ignorais et je ne pus faire autrement que prêter l’oreille. Mais seulement la prêter. La lutte semblait ardue. Quelqu’un siffla et des épées se croisèrent en grand fracas.
– Personne ne touche à (inaudible), dit la voix inconnue et le cri désespéré qui suivit me laissa entendre que celui qui avait eu la mauvaise idée d’y toucher n’était plus de ce monde. Enfin de ce monde-là.
Où en étais-je? Un cheval trottait candidement à mon encontre.
Mais est-il possible je le demande, qu’un cheval vienne trotter dans la pièce, alors que je suis tranquillement assise pour écrire?
– Ne meurs pas maintenant, je t’en prie!
Mais je n’en ai pas du tout l’intention. Que me veulent-ils après tout? Est-ce que je touche à quoi que ce soit moi, qui ne m’appartienne pas? Non. Est-ce que je sors mon épée? Non. Je suis assise tranquillement à ma table et voudrais simplement écrire.
– De l’eau, de l’eau… supplia une voix exténuée.
– Je n’en ai pas au frigo, de l’eau du robinet ça vous ira?
Je me levai et en me dirigeant vers l’évier de la cuisine, je ne pus m’empêcher de regarder si mes mains me suivaient bien et si ma tête reposait sur son cou. C’est à dire le mien.

le temps des pantins

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C’était au temps où les bêtes parlaient. C’est à dire il y a bien longtemps. Elles se retrouvaient dans les grands bois pour échanger leurs impressions sur les diverses techniques de chasse, sur la meilleure herbe tendre ou sur les meilleurs recoins où se reposer en paix.
Sous la voûte feuillue, leurs  échanges résonnaient et un concert de piaillements solidaires accompagnait leurs réunions. L’humidité des sous-bois s’élevait comme un voile sur les museaux animés. Les pattes fouillaient l’humus frais et parfumé et le retournaient. Des insectes délogés s’éloignaient en grognant. Viendra le temps où les insectes rampants parleront, marmonnaient-ils sans que personne n’y prêtât attention.
– Amusante ton histoire… dommage que tu ne saches pas comment continuer!
– Pinocchio, tu me casses les pieds, d’abord je sais comment continuer et ensuite j’aurais déjà continué si tu ne m’avais pas interrompue! Où en étais-je?
– Sans que personne n’y prêtât attention.
– À quoi?
– Aux insectes rampants.
– Quels insectes rampants?
– Ceux que les animaux ont délogés de l’humus.
– Quels animaux? Quel humus? Ça n’est pas possible!
Pinocchio haussa les épaules et sortit de la pièce sans claquer la porte, ce qui m’étonna beaucoup. Si j’avais parlé latin je l’aurais perdu. Mais heureusement, je ne parlais pas de langue morte.
C’était le temps où les pantins parlaient.

discorde

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Je distinguais plutôt mal le visage qui me faisait face. Comme le brouillard était dense, je dus m’approcher de la passante plus qu’il n’était habituel.
– Pardon, vous disiez?
Elle restait silencieuse et je crus avoir rêvé. M’avait-elle demandé l’heure? De toutes façons dans ce brouillard, je ne distinguais pas non plus ma montre. D’ailleurs, je ne trouvais pas mes mains.
Je me mis à les agiter pour être bien sûre que je ne les avais pas perdues.
– Vous avez un problème? me demanda le fil de voix féminine qui parvenait à mon tympan embrumé, pourquoi agitez-vous ainsi vos mains?
– Ah mais vous y voyez, vous! Moi je ne vois rien!
– Moi non plus, dit la voix, mais votre pantin me souffle à l’oreille chacun de vos mouvements.
– Mon pantin? Pinocchio où es-tu? criai-je dans le brouillard, pourquoi te caches-tu?
– Je ne me cache pas, répondit-il en riant, mais tu ne peux pas me voir!
– Je déteste le brouillard, je déteste le brouillard, marmonnai-je, je fis demi tour et eus la sensation en cherchant à tâtons mon chemin de naviguer dans un nuage.

la barrière

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J’étais accoudée à une barrière de bois qui séparait l’oasis du désert. Je tournais le dos à l’oasis. Je regardais droit devant moi l’étendue aride qu’un souffle de vent balayait de temps en temps. Elle rejoignait follement l’horizon où venait se poser le globe en feu du couchant.
Derrière moi j’avais laissé les autres enfants et leurs cris au loin se perdaient dans le soir. Sur la poussière leurs chants rebondissaient comme de petits papillons qui ne vivent qu’une seule nuit.
J’écoutais, enchantée par le désert infini devant moi.
– Tu viens souvent t’accouder ici le soir?
Je sursautai en découvrant à ma droite le profil immobile de Pinocchio.
– Oui, je ne sais pas… pas seulement le soir.
Il ne dit plus rien. Il était très absorbé par ce qu’il regardait. Je tentai de l’oublier et je continuai à regarder droit devant moi.
– Moi je vais faire un tour dans le désert, dit-il en souriant mais sans chercher mon regard. Je le suivis des yeux en silence. Il passa sous la barrière et marcha droit devant lui. Ses petits pas de bois soulevaient la poussière.
Il finit par devenir un tout petit point vers l’horizon. Il déplaçait un léger nuage ocre qui brillait dans le crépuscule et reflétait la lumière de la lune.